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En finir avec le règne de l’hiver

Jule détacha ses raquettes, les posa contre le mur de rondins et se redressa face à la porte. Sa main gantée hésita sur la poignée. Il laissa échapper un soupir tremblant. Il était encore temps de faire demi-tour, s’enfoncer dans le froid et disparaître. Quoique. L’habitant des lieux l’avait sûrement entendu arriver. Pour se donner une contenance, Jule posa le panier qu’il avait transporté sur son dos et le tint devant lui, comme un bouclier. Il poussa la porte. A la place de la bouffée de chaleur qu’il avait espéré après sa randonnée dans la neige, l’odeur de la cire froide et des peaux laissées à moisir s’infiltra sous son cache-nez. Nulle lueur dorée ne réchauffait la grande pièce. Une partie des fenêtres étaient comblées par des congères. Dans la semi-obscurité, Jule ne distingua personne. Il s’avança, et retint un cri quand la porte claqua derrière lui.

« Qui es-tu ? siffla une voix comme le vent glissant sur un lac gelé.

Jule percevait une ombre sur sa gauche mais n’osait se retourner.

– Jule… Je suis Jule. Votre sacrifice.

– Ne mens pas ! rugit la voix qui avait pris la rugosité de l’écorce du pin. Tu n’es pas un sacrifice. Je le sens. »

Un poids tomba dans l’estomac de Jule. Il avait espéré faire illusion au moins quelques minutes, le temps d’une mort propre et rapide. L’esprit allait-il le torturer ? Pire, le renvoyer ? Cette perspective le glaça plus que les heures de randonnée qui l’avaient mené là. Jule tourna lentement sur lui-même. L’autre se tenait près de la porte, un frémissement dans l’ombre. Il s’avança trop rapidement, son visage translucide tout près de son pseudo-sacrifice. Il n’avait aucune odeur. Plus que le miroitement qui le parcourait, c’est ce détail qui acheva de décontenancer Jule. A qui avait-il confié sa mort ? L’autre n’avait pas l’air décidé à en finir avec lui sur-le-champ.

« Qui suis-je, selon vous ?

– Je n’ai aucun goût pour les devinettes, Jule – il cracha son nom avec la violence d’un feu crépitant. En revanche, j’ai de l’appétit pour les sacrifices qui détournent mon attention de vos petits villages minables, ajouta-t-il, un sourire cruel dans la voix.

– Justement, me voilà. En quoi mon nom vous pose-t-il problème ? Vous me sacrifiez, vous épargnez mon village, tout le monde est content.

– Le mensonge me resterait en travers de la gorge. A moins que ce soit votre intention depuis le début ? Vous débarrasser de moi, en finir avec le règne de l’hiver, faire advenir le printemps et vous chauffer les os au même soleil qui sèmera la désolation autour de vous ?

D’un mouvement fluide, l’esprit bondit vers l’entrée.

« Fais ton choix, humain. Avant que je ne me mette vraiment en colère, tu peux repartir d’où tu viens et envoyer à ta place un sacrifice digne de ce nom. »

La porte s’ouvrit, et dans la bourrasque glacée l’esprit vint s’enrouler autour du cou de Jule.

« Ou bien ? murmura ce dernier.

– Ou bien tu peux passer la nuit ici. A l’aube, nous verrons si je me suis amusé ou pas.

– Je ne repartirai pas. » Le ton de Jule était décisif. « Je ne repasserai pas cette porte. »

– Mais sais-tu seulement ce qu’il t’en coûtera ? » susurra l’autre. Comme pour souligner ses mots, le battant se referma en claquant.

« C’est moi le sacrifice. Je donne, vous prenez.

– Quelle générosité, messire. Votre bon cœur vous honore. Non, non. Ton petit village aime à penser que c’est un acte noble enveloppé de tragédie. J’y vois plutôt une transaction. Les sacrifices habituels sont animés par un désir puissant : celui de préserver votre communauté. As-tu jamais goûté la dévotion, Jule ? Voilà un nectar digne des dieux. » L’esprit ménagea une pause. « Quant à toi, ce n’est que du sang qui coule dans tes veines. Je sens son gargouillis monotone sans même te percer la peau. »

Par l’aurore, pourquoi fallait-il que ce soit compliqué ? soupira Jule.

« C’est l’égoïsme qui t’amène », reprit l’autre. Sa remarque souffla la peur de Jule comme une bougie

– L’égoïsme ? s’étouffa-t-il. Je ne demande qu’à faire partie, qu’à rendre service ! Est-ce ma faute si l’on me rejette ? » Des larmes brûlantes perlèrent à ses yeux. Il s’était juré de rester ferme.

« Intéressant. La plupart des sacrifices pleurent de terreur. Je n’ai encore jamais goûté à des larmes de frustration. » Un soupir glacé caressa la tempe de Jule et y étala une larme.

« Quelle amertume… » La voix de l’esprit bruissa… de plaisir ? Jule tâchait de ralentir les battements de son cœur. Exciter l’intérêt de son geôlier était un jeu dangereux.

« Mais, j’en oublie mes bonnes manières » reprit-il en quittant soudain les épaules de Jule. « Viens plutôt t’asseoir au coin … » Il s’agita un moment autour de l’âtre, dont les lignes ondulèrent à son passage. « … du feu. » Une flambée naquit et engagea une bataille contre les ombres. Jule cligna des yeux. Il s’avança instinctivement vers la lumière. Une chaise recouverte d’une fourrure grise glissa près de lui. Jule ôta son lourd manteau de peau et s’installa sur la pelisse froide et légèrement humide. En face de lui, un tabouret s’approcha, poussé par l’esprit qui s’y lova. La lueur des flammes jouait sur ses contours, leur apportait une consistance : une silhouette trapue, des pommettes hautes, un crâne lisse.

« Puisque vous souhaitez discuter, comme dois-je m’adresser à vous ? s’enquit Jule dont la politesse était le dernier rempart.

– Tu peux m’appeler Hiver. »

Un silence s’installa. Jule s’agita sur sa chaise. Le dossier très droit l’irritait, mais il s’efforçait de ne pas se faire remarquer. Hiver le fixait. Pourtant, Jule avait l’impression tenace qu’il ne le regardait pas. Une bûche s’effondra dans le foyer. Jule sursauta. L’autre ne cilla pas.

Il doit attendre le bon moment pour me sauter dessus. Si seulement il pouvait faire vite.

La chaleur du feu se répandait jusque dans les os de Jule qui se détendait malgré lui. Cette attente était un jeu dangereux.

« Cela se passe-t-il toujours ainsi ? »

Le regard d’Hiver s’alluma soudain. Il resta fixé sur sa proie, mais avec la force de l’attention.

« Que veux-tu dire par là ? Il avait l’air sincèrement curieux.

– Jouez-vous avec vos sacrifices ? Vous amusez-vous à les faire patienter, à retarder l’heure de leur mort pour mieux les terroriser une dernière fois ?

– Je te trouve bien injuste, Jule. Ce n’est pas moi qui terrorise ces pauvres gens. Ils s’en chargent très bien eux-mêmes. » Son air de victime, tout en regard écarquillé, s’effondra dans un rire cristallin. « Crois-le ou non, je ne suis pas une brute sanguinaire. J’aime mettre mes invités à l’aise.

– Avant de les tuer.

– Avant de prendre ce qu’ils offrent de leur plein gré, et dont tu as visiblement oublié de te munir. » Une étincelle de colère aviva son phrasé avant de disparaître aussi vite qu’elle était apparue. « Pourquoi toute cette amertume en toi, Jule ? Pourquoi me refuses-tu l’extase d’un sacrifice dévoué ? »

Jule se tint coi. Peu importait qu’il mente ou qu’il dise vrai, ce ne serait jamais assez. Il voulait seulement qu’une personne le voit tel qu’il était avant la fin, et tant pis si c’était un être primordial assoiffé de son humanité. Jule n’était peut-être pas dévoué, mais il était sincère, plus qu’il ne l’avait jamais été.

« Nous y voilà, murmura Hiver. Voilà poindre Jule. Pourquoi t’être caché aussi longtemps ? »

Jule plongea ses yeux dans ceux d’Hiver, qui perdait en transparence comme pour accueillir son regard.

« Parce que je ne suis pas le bienvenu dans mon village. Je fais désordre.

– Mais, dis-moi… bondit Hiver. Venir ici, est-ce ton choix, ou as-tu été désigné comme les autres sacrifices ?

– Disons que c’est une décision qui arrangeait tout le monde. » La voix de Jule descendait dans les graves à chaque mot, emportée par le poids d’une longue colère. Ses longs doigts fins se serrèrent en deux poings.

– Conciliant jusqu’au bout… Ah, Jule. Pourquoi n’avoir pas tout fait brûler ?

– Je vous demande pardon ? hoqueta l’intéressé.

– Quitte à ne pas trouver ta place, autant faire table rase. Mais peut-être es-tu venu me demander mon aide ? Veux-tu que nous rendions une petite visite à ton village ? » Hiver s’était redressé et se dirigeait vers la porte. Jule se précipita pour lui barrer le chemin.

« Non ! » Il tendit les mains devant lui sans prendre le temps de considérer que l’autre n’avait pas de corps. Hiver s’arrêta au dernier moment, une lueur dans ses yeux fauve. Jule baissa les yeux le long de son corps, qui masquait désormais la lueur du feu. Il avança la main d’une fraction. Elle rencontra la peau de l’esprit. Sous la surface glacée, Jule perçut un rayonnement tiède.

– Comment…

– Il n’y a pas d’extrême sans son contraire, Jule. Je suis la glace, mais aussi le feu. De même que tu es un garçon, né dans le corps d’une fille.

Le visage de Jule perdit ses couleurs.

– Je te l’ai dit, tu ne peux rien me cacher. Je l’ai senti dès ton arrivée. Quelle cruauté, de la part de ta famille.

– Mieux vaut pleurer un sacrifice que ménager une place à quelqu’un qui ne rentre pas dans les cases.

– Tu ne crois pas ce que tu dis. » Les mots d’Hiver avaient avec la légèreté des premiers flocons.

« Non. Mais eux, si. » Le regard de Jule se faisait fuyant. Tout ce chemin parcouru pour revenir au point de départ. Pourquoi avait-il fallu que l’esprit de leur village soit une pipelette ?

– Hiver, finissons-en. Faites de moi ce que vous faites des sacrifices habituels, et passez à autre chose. »

Pour toute réponse, l’esprit fit un pas en avant et engloutit Jule dans ses bras.

Enfin, pensa Jule. C’est fini. Il s’abandonna à la fraîcheur d’Hiver, sentit sa propre chaleur aspirée dans l’étreinte. Alors qu’un frémissement parcourait ses membres, le corps qui l’embrassait se réchauffa degré par degré. Jule y déversa ses forces jusqu’à sentir ses genoux céder. L’autre le soutint tout en s’écartant pour briser leur contact.

– Non, Jule. Ce n’est pas l’heure de ta mort. » Hiver plongea à nouveau ses yeux dans ceux de Jule, et le regarda pour la première fois. « Bienvenue au monde. »



A dark umbrella, hiding its owner, with a blurry building in the background.
 

Cette histoire a été écrite grâce au défi de Susan Dennard. Le premier jour de chaque mois, Susan envoie à ses abonnés un email avec trois sujets : l'un textuel, le deuxième visuel et le troisième sonore. Rendez-vous sur son site pour en savoir plus (cliquez ici). "En finir avec le règne de l'hiver" a été écrit grâce au sujet de juillet.


© Marie Bretagnolle 2021


Crédit photo : Radu Spătaru via Unsplash

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